47
jean-luc raharimanana, thierry bedard
madagascar, france theatre, premiere en france
CCM Jean Gagnant
vendredi 26 septembre Ă 20h30
samedi 27 septembre Ă 15h30
« Trop loin, une ßle. Trop loin, une année, 1947.
La terre rouge de lâĂźle. Pour commencer, on dira que les faits ont rĂ©ellement existĂ©, que les sagaies ont volĂ©, que les balles ont sifflĂ©, que les cadavres ont jonchĂ© la terre.
Rire. Des rires en masque de douleur. Des rires sur lâabsurditĂ© de ces lignes cherchant Ă comprendre pourquoi je devrais me justifier pour revendiquer ma mĂ©moire.
Trop loin mon Ăźle. Trop loin cette annĂ©e, 1947. [âŠ] Ma mĂ©moire demande des comptes Ă la âmĂšreâ patrieâŠ
De quoi parlons-nous en fait ? De 1947, mars 1947 et de tout ce qui sâensuivit.
Insurrection contre la colonisation française. Lâoppression pendant prĂšs de deux ans. Je parlais comme dâune Ă©vidence : le chiffre mĂȘme de 47 sonne douloureux sur la Grande Ăle, la fin dâun monde, la perte et la dĂ©faite, le silence lourd dâune pĂ©riode qui nâen finit pas de nous ronger, de nous hanter⊠»
Jean-Luc Raharimanana
«⊠Câest lâintroduction dans ce texte de tĂ©moignages qui mâa donnĂ©, dĂšs la premiĂšre lecture, la nĂ©cessitĂ© de le mettre en scĂšne, dans un partage des voix.
Avec la langue française. Avec la langue malgache, avec le âsonâ malgache, celui que jâai aimĂ© dĂšs un premier voyage dans la Grande Ăle rouge.
Thierry Bedard
durée 1h30
dâaprĂšs le rĂ©cit de Jean-Luc Raharimanana
mise en scĂšne Thierry Bedard
avec Romain Lagarde et Sylvain Tilahimena
production notoire/de lâĂ©tranger(s) â Paris, Centre culturel Albert Camus Tananarive, CulturesFrance.
notoire est conventionnée par la Drac Ile de France.
Thierry Bedard â notoire est artiste associĂ© Ă Bonlieu ScĂšne nationale dâAnnecy dans le cadre du centre dâart et de crĂ©ation
texte publiĂ© aux Ă©ditions Vents dâailleurs.
TournĂ©e annulĂ©e pour 47, de Jean-Luc Raharimana, mise en scĂšne de Thierry BĂ©dard : en novembre 2008, le spectacle a Ă©tĂ© retirĂ© des propositions de programmation pour une tournĂ©e dans les Centres culturels français de lâOcĂ©an Indien.
Silence sur 47. Une censure dâEtat, par Jean Luc Raharimanana
47 vous-dit-elle quelque chose ? 29 mars 1947. Une date. Une simple date. De printemps. De massacre. Lâhistoire de France nâa-t-elle pas basculĂ© ce jour-lĂ sous les assauts de quelques indigĂšnes armĂ©s de sagaie, de lance et de flamme ? Peut-on le dire ? Que lâhistoire de France, la grande histoire de France, sâest inflĂ©chie sous les coups de quelques sauvages croyant fort Ă la puissance de leurs amulettes et talismans ? La France eut-elle Ă partir de ce jour-lĂ les mĂȘmes rapports, les mĂȘmes liens avec ses colonies ? Nâa-t-elle pas choisi dĂ©sormais la rĂ©pression et lâabandon de ses idĂ©aux nĂ©s de la RĂ©volution de 1789 ? â Tous les hommes naissent libres et Ă©gaux en droits⊠LâIndochine suivra trĂšs vite, lâAlgĂ©rie, le CamerounâŠ
Faisant suite aux promesses dâaprĂšs-guerre dâaccorder libertĂ© aux colonies, faisant suite aux espoirs nĂ©s de la victoire contre le fascisme et le nazisme, Madagascar ou toute autre colonie ne pouvait-elle pas espĂ©rer vivre enfin hors domination, hors indigĂ©nat et humiliation perpĂ©tuelle ? Ce pays pouvait-il dĂ©passer son statut de dominĂ©, sortir de cette situation Ă©trange dâinfĂ©rioritĂ© accolĂ©e Ă sa « race » ? Pouvait-il mener sa propre histoire ? Les colonies ne pouvaient-ils plus faire confiance Ă la parole de la France ? Celle des LumiĂšres, superbe promesse dâhumanisme ?
Las, la France dâalors, 1946, choisit de maquiller les promesses et refusa toute idĂ©e dâindĂ©pendance. Rejetant lâidĂ©e dâautonomie dans lâunion française proposĂ©e par lâEtat français, les Malgaches se soulevĂšrent, choisirent dâĂȘtre rebelles. La politique a perdu, les armes ont parlĂ©.
1947 ou cette arrogance, ce dĂ©sir de ne pas lĂącher sa proie âmain dâĆuvre, marchĂ©s et ressources des coloniesâŠ
1947 ou ce refus de reconnaĂźtre lâhumanitĂ© pleine de lâAutre, cette soif dâexploitation prenant le pas sur toute autre considĂ©rationâŠ
Le 29 mars 1947, Ă Moramanga, les rebelles malgaches se lancĂšrent dans un assaut sans espoir.
Si la premiĂšre nuit fut de victoire, les suivantes furent de cauchemar. Des massacres et des exactions en nombre, des fusillades sans fin et des exĂ©cutions sommaires. Des « enquĂȘtes ». Des « questions ». Des dizaines de milliers de morts civils, de faim, de maladie. Des milliers de rĂ©fugiĂ©s en fuite devant la guerre, guerre coloniale. LâexpĂ©rimentation de tout ce qui allait suivre en AlgĂ©rie. En tout : lâimpossibilitĂ© de chiffrer les morts, tant on a tué⊠89.000 morts selon lâarmĂ©e française en 1949. 11.000 morts, chiffre officiel et risible un an plus tard.
Les annĂ©es suivantes furent de nĂ©gation. Les annĂ©es suivantes furent de silence. On brĂ»la des archives. On classa des archives. On ferma des archives. On ne jugeĂąt point. Sauf les Malgaches, coupables pour avoir refusĂ© lâinjustice du colonialisme.
A lâindĂ©pendance, promesse toujours dâune vie commune, dans une humanitĂ© partagĂ©e, dans un Ă©lan dĂ©mocratique respectueux de chacun, dans des rĂȘves de progrĂšs universel. On appela cela coopĂ©ration. Mutisme et complicitĂ©. Dictature. Corruption. Silence toujours. Lâoubli a succĂ©dĂ©. Les gĂ©nĂ©rations furent autant de couches de linceuls naturelles. Câest ce quâon a cru.
La parole insoumise.
Silence pĂšse sur la mĂ©moire. Les langues se dĂ©lient. Des hommes et des femmes voudront comprendre. Dans ce dĂ©sir, rĂ©el cette fois-ci, de vivre ensemble. Des hommes et des femmes, au-delĂ des frontiĂšres de lâhistoire et des rapports de force, voudront savoir. Pourquoi en 47, deux ans aprĂšs le carnage, deux ans aprĂšs le « plus jamais ça », pourquoi Ă Madagascar sâest perpĂ©trĂ© lâun des plus grands massacres coloniaux ? Un massacre commis par les vainqueurs du nazisme ? Par ceux qui ont vu de prĂšs les horreurs de la guerre ?
Câest ce silence quâexplore le spectacle « 47 », créé en septembre 2008 au Centre culturel français dâAntananarivo, de concert avec Thierry Bedard, metteur en scĂšne, de concert avec Sylvian Tilahimena et Romain Lagarde, comĂ©diens malgache et français. Une histoire commune. Violente. Sensible. Un théùtre qui nous ramĂšne dans ce dĂ©sir de vivre ensemble, de comprendre ce qui a dĂ©chirĂ©, les corps malmenĂ©s et torturĂ©s, les paroles Ă©touffĂ©s et les non-dits qui corrompent les Ăąmes. Pour un langage du prĂ©sent, un langage partagĂ©. Enfin.
Mais ainsi en a dĂ©cidĂ© le « bureau politique » de la DGCID 1. CoopĂ©ration et dĂ©veloppement ? Silence sur 47. Censure sur le spectacle. Interdiction dâemmener cette parole dans les centres culturels africains et alliances françaises Etouffer les mĂ©moires pour perpĂ©tuer quelle tradition ? Quelle domination ? La France grande et rayonnante ? MĂšre du progrĂšs et de la civilisation ?
Ainsi, le spectacle ne peut tourner dans ces centres culturels vitrines de la France et de sa capacitĂ© de dialoguer avec le monde, vitrines de sa culture, vitrines des cultures. Une vitrine, selon la DGCID, ne saurait comporter la moindre trace de salissure âces pages sombres de lâhistoire coloniale⊠Il est vrai quâaccorder vitrine Ă lâhistoire coloniale française, câest plonger dans un puits de vĂ©ritĂ© vertigineux, câest plonger dans une saletĂ© sans mesure et inavouable. La mission des centres culturels serait-elle politique, idĂ©ologique, partisane ? La culture a-t-elle rĂ©ellement sa place quand sâexprime une certaine tendance politique du ministĂšre des affaires Ă©trangĂšres qui a droit de veto sur la programmation des centres en question ? « Bureau politique » de la DGCID ? Quel est ce bureau qui nâapparait dans aucun organigramme officiel ?
Et dans cette affaire, le devoir de rĂ©serve imposĂ© Ă ces responsables culturels ne vire-t-il pas Ă lâobligation de collaborer Ă une politique discriminatoire, un dĂ©ni de lâhistoire des colonies, un dĂ©ni de lâhistoire de France ?
Alors que la politique africaine de la France est dĂ©jĂ un dĂ©sastre, obligerait-on les hommes et femmes de cultures français Ă trahir leurs Ă©thiques et convictions ? Faut-ils quâils sâalignent sur le mĂȘme plan que ceux qui ont terni pour longtemps lâimage de la France : ces aventuriers politiques qui nâont jamais considĂ©rĂ©s les Africains, ces barbouzes et autres prĂ©dateurs Ă©conomiques du continent ?
Mais la mĂ©moire se moque bien de la censure mĂȘme si câest une censure dâEtat. Le dĂ©sir est profond de comprendre dâautant plus que nous avons maintenant le recul nĂ©cessaire pour tout entendre, pour enfin Ă©changer.
Auteur, ancrĂ© dans les deux cultures âmalgache, française, jâai la conviction que ces actes et discours stigmatisant la lĂ©gitime revendication des mĂ©moires ne sont que les sursauts dâune certaine France imbue encore de culture coloniale. Le monde dâaujourdâhui a aboli les frontiĂšres, le monde dâaujourdâhui est un monde oĂč la parole peut ĂȘtre infiniment plus libre si on se donne la peine dâutiliser tous les moyens Ă notre disposition, le monde dâaujourdâhui est un monde oĂč la parole se multiplie, se diversifie, un monde excitant oĂč lâAutre se trouve au bout dâun clic, au bout dâun fil, au bout dâune lettre. Oui, jâai cette conviction⊠A moins quâune pĂ©riode totalitaire ne se prĂ©pare et que je ne mâillusionne, Ă moins que cette pĂ©riode ne fasse table rase de toutes ces paroles incontrĂŽlables, insoumises, Ă moins que ces rĂ©gimes âpolitiques, Ă©conomiques, qui ont dĂ©jĂ le sort du monde en main, ne deviennent rĂ©ellement fous et ne viennent Ă effacer toute vellĂ©itĂ© de culture, de mĂ©moire, de rĂ©sistance, Ă moins queâŠ
Mais le 29 mars 1947, les rebelles ne sont pas tombĂ©s pour çaâŠ
Raharimanana, Antananarivo, le 30 novembre 2008.
(1) Direction Générale de la Coopération Internationale et du Développement au MinistÚre français des Affaires étrangÚres.
Lire également l'article de Bruno Tackels : Censure d'Etat, mort au poison salutaire du théùtre (format pdf 68 ko) l'article de René Solis et Marie-Christine Vernay paru dans Libération le 11 décembre 2008, l'article de Frédéric Bac paru dans Le Quotidien de la Réunion (format pdf, 140 ko), la réponse de M. Bernard Kouchner, Ministre des Affaires étrangÚres adressé à Thierry Bédard, metteur en scÚne de 47 (format pdf, 544 ko), l'article de Brigitte Salino (Le Monde, 20 décembre 2008), le communique du Syndeac (pdf, 36 ko).